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Tourbillon

Par francoisT, le 08.02.08

" Jean Mi, tu peux nous remettre la même s'il te plait ? ".
A peine 17h et déjà la troisième tournée. Depuis trois jours, le soleil et le froid sec se sont installés sur la ville. Au loin, dans les lueurs rougeoyantes du soleil couchant, les sommets s'exhibent, plâtrés par les récentes et abondantes chutes de neige. D'après les statistiques des pompiers, les nuits de pleine lune sont celles où les interventions sont les plus nombreuses, tous les désaxés urbains envahissant les rues et les randonneurs affamés les pentes enneigées. Tu te tournes vers ton pote d'enfance :
" Ca te branche une rando ce soir ? "
Les planches ne sont pas ressorties depuis un certain temps mais l'occasion est trop tentante. Aussitôt dit, et chacun court chez soi, s'habille à la hâte, prépare son matériel et à l'heure où les bureaux se vident, vous voila roulant vers la montagne, clope au bec et autoradio à fond (" Le tourbillon " repris par Pigalle au milieu des années 90). Aucun de vous ne connaissant l'objectif du jour, vous vous précipitez vers l'inconnu avec quelques interrogations.
Arrivés sur place, l'ambiance est glaciale ; vous chaussez tranquillement et attaquez la montée sur un rythme chaloupé. Bientôt, la vallée illuminée est à vos pieds et l'émotion gagne petit à petit. Une fois au sommet, tu as conscience que quelque chose s'est passé. On se congratule, boit un dernier verre, jette un oeil interrogateur sur les multiples couloirs débouchant à la cime. Finalement, la raison l'emporte, il est déjà tard et la redescente se fera par la voie normale. Tu te promets cependant de revenir au plus vite sur ce sommet envoûtant maintenant que tu connais.
Quatre jours plus tard, c'est chose faite, et au grand jour, le charme agit toujours autant. Seul cette fois, tu te jettes dans le couloir nord qui te comble au-delà de ton espérance : poudre à tous les étages ! Fourbu, encore euphorique de ta journée, tu rentres chez toi avec une sensation, que tu n'avais pas ressenti depuis longtemps. Dans les semaines qui suivent, tu reviens régulièrement par ici, explorant systématiquement tous les couloirs, assimilant toutes les évolutions de neige, découvrant les moindres recoins...
Tu y emmènes tes potes aussi, un peu étonnés de cette passion soudaine. On y mange, picole, refait le monde sans fin... Un de ces jours d'agapes, tu as la surprise de déceler au loin un couloir jusqu'alors inconnu de toi : la ligne est magnifique, à la fois élancée et tortueuse, naturelle et inaccessible. Belle au point d'en être irréelle.
" Putain, j'y crois pas, tu vas pas voter pour l'autre cumulard gauche caviar qui remet cela pour la troisième fois ! "
A coté de toi, les débats vigoureux sur les prochaines élections te ramènent à la réalité et tu oublies vite cette apparition.
Inévitablement, au cours de ces sorties répétées, tu prends quelques buts, d'abord anodins, jusqu'à un jour de pluie battante où tu n'as pas le courage de sortir de ta voiture : B4 sans appel !

Suite à cela, le travail et le quotidien te happent à nouveau ; retour à la vie sociale : des apéros, quelques soirées, une orgie de cinéma... Jusqu'à ce jour, où le souvenir de cette ligne entrevue un jour revient te hanter. Fébrile, tu pars à sa recherche sur les sites consacrés. Tu la trouves rapidement, bien référencé avec les coordonnées GPS complètes. L'accès semble tout à fait envisageable avec une première partie identique à l'itinéraire jadis écumé maintes fois. Après plusieurs jours d'hésitations et de volte face, tu te décides à t'y rendre. Le début de la randonnée, pourtant familier, est laborieux ; les couteaux sont bienvenus. Passant au pied de ton ancienne obsession, tu fixes ton regard au loin, peu fier de ton infidélité du jour.
Bientôt libéré de cette ombre encombrante, tu trouves finalement ton rythme et apprécies chaque nouvelle découverte de ce vallon, chaque nouveau recoin insoupçonné, chaque aspérité du couloir non décelable de loin. Arrivé au sommet, tu mesures le chemin parcouru. La peur au ventre, le coeur battant à 180 pulsations, le cerveau assailli d'endorphines, tu rechausses, bloques les fixations au maximum et t'engages dans la descente avec précaution.
La pente dépasse les 45 degrés ; silence interminable, atmosphère plombée et respiration bloquée. Après une dernière hésitation, tu enclenches le premier virage : sec, court, et le plus léger possible. La surprise est de taille : sans être malsaines, les conditions sont un peu limite. Un coup d'oeil au dessus de toi pour vérifier que tout tient, un autre en bas sur la pente qui se dérobe sans fin. Nouvelle hésitation et une petite voix qui te dit : " Quitte à faire une connerie, autant la faire jusqu'au bout ! ". Deuxième virage et la tension est toujours là et ne te lâchera plus. A chaque virage, tu t'attends à te prendre trois tonnes de neige sur le coin de la figure. Finalement après vingt minutes d'adrénaline pure, tu débouches dans une large combe accueillante et douce. Tu n'imaginais pas cela comme cela. Tu as néanmoins compris.
Avant de plonger dans la combe boisée qui va te ramener à ton point de départ et ton quotidien, tu te retournes et murmures : " Je repasserai peut être à l'été, dans quelques mois, voir si l'on peut être amis. Simplement. ".

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